• 2 courts extraits de: En voies


     Pluie sur la bibliothèque

     

    Le ciel est gris sur Paris. La pluie tombe fine et drue sur la Bibliothèque publique d’information du Centre Pompidou. On dirait une pluie d’orage, une fois les éclairs passés, les coups de tonnerre évanouis, quand tout s’apaise au dehors comme au dedans de soi, une pluie d’orage calmé en somme; elle est régulière, continue, elle ne fait pas grand bruit, elle a l’air de s’excuser d’être là, cependant elle est bien présente.

    Entre les tables circulent les passants aux pas feutrés, aux mots murmurés, chargés de livres qu’ils portent le menton haut ou accablés d’un lourd sac à dos. Deux jeunes filles aux talons détonants passent à leur tour, l’une se retenant de rire devant l’incongruité du trouble qu’elles provoquent. Une autre marche sur la pointe des pieds, cependant on l’entend, et toujours cette pluie, répétition de milliers de gouttes égales, harmonieuses. Froissement d’une feuille, une lectrice tourne une page, son regard s’envole vers les gens qui écrivent ou qui lèvent à leur tour les yeux en rêvant, en pensant à cette phrase absconse qu’ils viennent de parcourir et qu’il conviendra de relire et de déchiffrer. La pluie continue, égale à elle-même, parfois elle s’affadit, puis revient avec une subtile gaieté. Une cinquantaine d’ordinateurs, installés sur un ensemble de tables, donnent ce concert aux 50 claviers à l’unisson, 100 mains les frappant en même temps : il pleut sur la Bibliothèque.

     

     Voici plus de 50 ans, de l’autre côté de la rue, on entendait ― pluie d’orage amplifiée ― les claviers des demoiselles de chez Pigier, 10 rangs de 12 personnes souriantes, écraser en cadence les touches de leurs machines à écrire Japy ou Remington.

     

     Petit matin

     

     La goutte d’eau qui tombe indéfiniment dans la gouttière au-dessus de moi est comme le pas pressé d’une femme dans la rue.

    La goutte redouble d’intensité, la femme se hâte, son pas claque dans le petit matin mouillé et tiède.

    La femme s’éloigne, arrive au bout de la rue, la goutte s’apaise.

    La femme a tourné à gauche, je ne l’entends plus, le bloc de maisons étouffe le bruit de son pas. La voici de nouveau, la goutte a repris son rythme, bien qu’atténué. Encore un silence, la femme a traversé la place bordée d’immeubles. Puis la petite musique reprend, faiblit de nouveau, la goutte s’épuise, au loin la femme est toute petite.

     

     

     

     

     

     

     

     

     


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